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Marc Banègues, Les Ateliers du cordonnier

« Il y aura toujours des chaussures à réparer »


Formé par son oncle, Marc Banègues exerce depuis 31 ans. Dans son atelier à Argelès, ce maître artisan pratique avec passion une profession entre modernité et tradition.

Il est l’une des 3500 personnes à exercer ce métier en France. Une profession rare, pratiquée depuis 31 ans avec un bonheur jamais démenti. Marc Banègues est cordonnier.

Il a 21 ans quand, incertain sur son avenir, rêvant de stylisme et de dessin, il devient l’apprenti de son oncle. Le hasard s’est transformé en vocation. « C’est un métier passion depuis le début. Je ne me suis jamais levé le matin en me disant que je n’ai pas envie de travailler », s’exclame-t-il en agitant des mains tannées par le labeur, la voix pleine de fougue.

De ses débuts dans la cordonnerie familiale, alors située dans une ancienne cuve à vin rue Victor-Hugo au coeur d’Argelès, il se rappelle avoir bataillé pour dompter la machine à coudre. La tête qui lui tournait après avoir teint des chaussures dans un local exigu, « certainement pas aux normes d’aujourd’hui ». Le plaisir d’utiliser ses compétences manuelles.

« Transformer quelque chose en mauvais état et le refaire fonctionnel, ça m’a tout de suite accroché, se remémore le maître artisan aujourd’hui aguerri. Plus c’est pointu, plus je me régale. Et puis ça change tout le temps! » De quoi satisfaire son esprit avide de nouveauté. Une particularité qu’il estime nécessaire à l’exercice du métier. « Se tenir informé des évolutions, se former régulièrement, énumère-t-il… C’est un enrichissement. Si tu restes sur tes acquis, tu régresses, et la satisfaction part. »

2005 sera une année charnière dans son histoire et celle de la cordonnerie: son oncle, qui avait fondé l’établissement en 1976, part à la retraite. Marc Banègues prend sa succession. Mais en 2015 il quitte à contrecoeur le centre d’Argelès pour installer la cordonnerie rue Palau-Del-Vidre, dans la zone d’activités, dans l’espoir de relancer une activité ralentie… par la mise en sens unique de la route nationale et le sens de circulation de certaines rue du centre ville. Le choix se révélera judicieux: les clients se pressent à nouveau, plus à l’aise pour se garer.

Dans ce grand atelier, un banc de cordonnier dernier cri coexiste avec quatre machines plus vieilles que Marc Banègues. Avec ses deux salariés, il y effectue aussi de la reproduction de clés. Une association de services très fréquente chez ses pairs, avec laquelle il cumule la fabrication de plaques d’immatriculation, mais aussi de toiles de store et d’auvent de caravanes.

« Et puis, si je vois que je peux rendre service, même si ce n’est pas mon métier, je le fais », sourit-il, animé par un plaisir d’aider viscéral. C’est ainsi qu’un jour, face à des viticulteurs désespérés de ne pas trouver un joint de rechange pour une vieille machine, il en a confectionné un sur mesure à partir d’un morceau de caoutchouc.

Certains clients l’appellent « le magicien », surnom qu’il révèle du bout des lèvres. « Oui ça fait plaisir d’entendre ça, mais je n’ai pas envie que les gens pensent que j’ai les chevilles qui enflent! ». Il affiche le même détachement pour ses titres de vice-président national de la fédération française de la cordonnerie et multiservice (FFCM), où il exerce aussi la fonction de président départemental. « Ce qui compte, ce sont les actes! »

En se consacrant avec coeur à son artisanat, Marc Banègues n’a finalement pas renoncé à son rêve de jeunesse. La qualité et l’esthétique font partie de sa philosophie de travail. La mode joue un grand rôle dans le quotidien des cordonniers. « Dans les années 90 par exemple, on a vu l’arrivée des chaussures à semelles compensées. Ça a été un coup dur pour les cordonniers. On avait du mal à faire un travail noble. Les semelles se décollaient tout le temps, on n’avait pas la technologie. Pendant quelques années, la mode n’a pas été en notre faveur. » Aujourd’hui, la donne a changé. Les colles sont devenues ultra-performantes. « On peut presque tout réparer. Des chaussures de randonnée, de canyonning… On peut arriver à faire quelque chose qui tienne même dans l’eau. »

La reproduction de clés, l’autre activité essentielle de Marc Banègues, a connu aussi une avancée technologique impressionnante. De plus en plus sophistiquée, les clefs de voiture nécessitent un matériel particulier. C’est ainsi que le cordonnier s’est mis à faire de la programmation.

Quant aux clés de porte, il s’attend presque à les voir disparaître dans les années à venir, remplacées par des équivalences virtuelles, des badges et des applications dans les téléphones.

Ces changements, il les accueille avec plaisir, friand de découvertes. Son métier change, il l’observe et s’adapte. « De nos jours, on est obligé de travailler rapidement. C’est comme ça, les gens sont pressés. Avant, on prenait plus le temps. Quand j’ai commencé, il y avait une saisonnalité dans notre travail. Par exemple, l’été était toujours très calme. Il y avait ensuite un grand boom en novembre, qui se poursuivait jusqu’à mi-décembre. Maintenant, tout s’est un peu lissé. Janvier et février sont devenus des mois plus intéressants. Pourquoi? Je ne sais pas. Peut-être parce que les saisons, le printemps, l’hiver, sont moins marquées? »

La cordonnerie a fermé tout le temps du premier confinement. Un temps qu’il a consacré à sa famille, son socle, son bonheur. « Quand je ne travaille pas, je profite des miens, même si le travail prend beaucoup de place. La convivialité c’est important dans ma vie de tous les jours. » Le retour des clients s’est révélé cocasse. « On a été assez surpris de ce qu’on nous amenaient, parfois vraiment des choses du grenier. Les rangers du grand-père par exemple! Les gens avaient eu le temps de ranger leur maison. »

Lors de ce deuxième confinement, il a pu ouvrir, mais a dû mettre l’un de ses salariés au chômage partiel. Son chiffre d’affaire a baissé de 50%. Un coup dur, mais qu’il accueille avec philosophie. « Je m’estime chanceux par rapport à d’autres. On s’attend malheureusement à ce qu’un tiers des cordonneries ferment à la rentrée. Certains ont perdu jusqu’à 70% de leur chiffre d’affaire. Le métier a souffert. »


Lui ne se voit pas exercer une autre profession. Il rêve d’ailleurs d’un endroit plus grand. Et il commence à réfléchir à sa succession. « J’ai envie que mon entreprise continue de vivre. Bien sûr, ça changera selon la personne qui prendra ma suite, je m’y attends. Mon but, c’est la tradition et que mon métier perdure. Il y aura toujours des chaussures à réparer. »

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